[Critique] Stricly Criminal

Le scénario semble ne faire que chercher à son personnage rendre effrayant, à défaut du moindre effort dans l’élaboration d’une quelconque dramaturgie à laquelle s'accrocher.

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Stricly Criminal

Titre originale : Black Mass

Un film de: Scott Cooper

Avec: Johnny Depp, Joel Edgerton, Benedict Cumberbatch, Dakota Johnson, Kevin Bacon, Jesse Plemons, Peter Sarsgaard, Corey Stoll

Le quartier de South Boston dans les années 70. L’agent du FBI John Connolly convainc le caïd irlandais James « Whitey » Bulger de collaborer avec l’agence fédérale afin d’éliminer un ennemi commun : la mafia italienne. Le film retrace l’histoire vraie de cette alliance contre nature qui a dégénéré et permis à Whitey d’échapper à la justice, de consolider son pouvoir et de s’imposer comme l’un des malfrats les plus redoutables de Boston et les plus puissants des États-Unis.

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Une ambiance et un personnage glaçants mis au profit d’un film dépourvu d’enjeu.

Il n’aura fallu que deux films (Crazy Heart en 2010 et Les Brasiers de la Colère en 2014) à Scott Cooper pour s’imposer comme le peintre d’une Amérique profonde passéiste ainsi qu’un réalisateur habile dans l’art de manipuler les codes de genres ultra-codifiés. Or, quoi de plus balisé que le film de gangster? C’est en toute logique vers lui que se sont tournés les producteurs détenteurs des droits du Dick Lehr et Gerard O’Neill consacré à James Bulger après que Barry Levinson ait quitté le projet. De fait, Black Mass devenait le film le plus cher ainsi que le plus urbain de son réalisateur. Si le personnage de James Bulger n’avait jamais été porté à l’écran, il avait toutefois été la première source d’inspiration pour Martin Scorsese dans l’écriture de Frank Costello, qu’interprétait Jack Nicholson dans Les Infiltrés. Une référence dont il allait être difficile de s’affranchir tant ce personnage était iconique. C’est peut-être pour cela que le choix de faire appel à un acteur encore vierge de l’expérience de l’incarnation de vrais méchants mais populaire auprès du grand public semblait être terriblement casse-gueule.

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Il ne faut pas le nier, Johnny Depp est, depuis quelques années, sur une mauvaise pente artistique, il n’est donc pas étonnant que beaucoup voit son interprétation de ce gangster ultra-violent comme son grand retour mais, indiscutablement, sa prestation est loin d’égaler celle de Nicholson et d’autres grandes figures du genre. Méconnaissable derrière son maquillage, Johnny Depp a beau être effrayant, il n’arrive en effet pas à la cheville des modèles du genre que sont Tony Montana, Vito Corleone ou encore Clyde Barrow, tous interprétés par des acteurs d’une qualité de jeu et d’un pouvoir d’attachement bien supérieurs à ceux du comédien que l’on a longtemps assimilé à son rôle d’Edward aux mains d’Argent et à présent à celui de Jack Sparrow. La question que pose le film est donc d’essayer de comprendre pourquoi les producteurs (et non pas Cooper puisque son nom était rattaché au projet bien avant son embauche) ont choisi l’égérie Dior pour le grimer de façon à lui faire ressembler à un mélange entre Christopher Walken et Ed Harris et le faire jouer à la façon de James Cagney.

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Les noms prestigieux du casting et la réussite de la direction artistique pour recréer le Boston des années 70-80 et l’ambiance des films d’époque rendent globalement le film attrayant. Mais, au final, son scénario et l’approche qu’en a Scott Cooper rendent le parcours de James Bulger tel qu’il y est décrit vide de sens. En focalisant sa mise en scène sur le personnage de Whitney, sans jamais prendre le temps de développer ni la guerre des gangs contre la mafia, ni ses relations avec son frère – pourtant interprété par un Benedict Cumberbatch plus majestueux que jamais – ni même les activités criminelles du gang, on en vient à se retrouver face à un personnage qui fait du sur-place. Faisant fi du schéma classique du « rise and fall », le cinéaste américain annonce, dès la scène d’ouverture enrobée d’une musique digne d’un film d’horreur, que son intention est de construire autour de son personnage une aura inquiétante. En cela, l’avoir pensé comme un être en conflit avec la police et la mafia renvoie à la figure de M le Maudit, mais en ayant fait l’impasse sur ces antagonismes sanglants, le film ne parvient aucunement à en capter l’ampleur maléfique au-delà de celle d’un petit caïd de son quartier. N’étant basée que sur une répétition de scènes uniquement régies par la brutalité de cet anti-héros (dans un registre qui n’est en fait qu’une redite de ce que faisait Joe Pesci dans Les affranchis et Casino), le scénario semble ne faire que chercher à le rendre effrayant, à défaut du moindre effort dans l’élaboration d’une quelconque dramaturgie à laquelle s’accrocher, et provoque un problème de rythme flagrant. On regrette donc qu’un travail plus approfondi n’ait pas été fait sur la bande de voyous qui l’entoure, celle-ci n’étant constituée que des trois mêmes têtes du début à la fin, car il n’y a encore une fois aucune intrigue qui réussisse à se tisser. La seule intelligence dans l’élaboration du personnage est d’avoir bien su mettre en avant sa solitude en retirant toutes les grandes scènes en famille qui ponctuent les films de Scorsese et Coppola pour les réduire à des moments plus intimes (jamais plus de quatre personnes à table!), et en particulier une partie de cartes avec sa mère et une leçon de vie à son fils, deux scènes dans lesquels sont bien palpable toute l’ambiguïté du gangster.

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C’est en revanche autour du personnage de son ami d’enfance que le film va réussir à construire une trame qui tienne la route. Même s’il est l’acteur le moins convaincant du casting, Joel Edgerton incarne John Connelly en prenant soin de mettre l’accent sur la loyauté qui a conduit cet agent du FBI à sa perte. La collaboration entre les deux hommes va prendre la forme d’un pacte avec le diable, donnant au long-métrage une dimension faustienne redoutable. Le suivi des rapports que va entretenir Connely avec Bulger, d’une part, et ses collègues d’autres part, sera au final la ligne directive qui permettra à donner un sens à la dramaturgie du long-métrage… Ce qui est en parfaire contradiction avec la construction narrative qui se voudrait être basée sur des flashbacks déclenchés par les témoignages des anciens complices! Là où d’autres sous-intrigues, à commencer par l’implication du frère sénateur, auraient donné bien plus d’ampleur à cette histoire vraie, on se contentera donc des questions d’éthique de cet agent corrompu et les coups de nerfs d’un gangster antipathique.

On ne retiendra paradoxalement de Stricly Criminal que la métamorphose sous latex d’un Johnny Depp dans sa course à l’Oscar, mais en aucun cas son personnage dont on n’apprend finalement rien du tout.

Nos attentes pour une édition collector :

Comme toujours dans le cas d’une histoire vraie, le meilleur bonus serait un documentaire qui nous en apprenne plus sur son sujet, avec des témoignages et des photos qui nous permettrait d’appréhender le degré de véracité du film.

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Julien DUGOIS

Je l'avoue je ne suis pas un accroc de galette bleue, je préfère me passer de bonus au profit d'une diffusion sur grand écran.

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