[Interview] Julien Richard Thomson : Traité de création fauchée

 Traité de création fauchée Entretien avec Julien Richard Thomson Cinéaste culte chez les cinéphages, papa de bien des titres introuvables, nanardeur ou talent fauché, celui qui se faisait appeler […]

 Traité de création fauchée

Entretien avec Julien Richard Thomson

Cinéaste culte chez les cinéphages, papa de bien des titres introuvables, nanardeur ou talent fauché, celui qui se faisait appeler Richard J. Thomson est peut-être tout à la fois. La folie d’un cinéma certes sans argent, mais pas sans idées ; condamné à bosser avec les moyens du bord par la frilosité des décideurs, il reste l’une des figures de la création délirante et débrouillarde. Sa carrière, véritable folie douce, a le mérite d’ouvrir de belles réflexions sur la création française, à une époque où la démocratisation de l’accès aux milieux officiels a pris du plomb dans l’aile.

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Julien, qu’est-ce que tu fais de beau en ce moment?Julien Richard Thomson Le Dir Cab 2016

Écoute, comme je ne tourne pas, j’écris. Un long métrage par an, et puis des web séries, trois cette année. J’ai adapté une BD Dupuis pour long métrage; les auteurs adorent, mais c’est un gros budget, et je n’ai pas encore trouvé de partenaire. J’écris aussi des nouvelles ; j’ai tellement d’idées de films…comme je sais que je ne pourrais pas tourner tout ça, j’en fais un recueil, que je publierai l’an prochain. Je planche également sur un documentaire, un 52 minutes sur les tous petits candidats aux présidentielles. J’ai sélectionné cinq ou six candidats sérieux, qui font ça en totale autonomie. La plupart d’entre eux n’auront pas les signatures, mais je veux voir comment ils s’organisent. J’avais tenté de faire le truc durant les dernières élections, mais personne n’en a voulu…les grands médias ne comprennent pas, ils disent que les types ne sont pas représentatifs. Mais n’importe qui est représentatif de quelque chose! Ils sont représentatifs des français.

« J’ai tellement d’idées… comme je sais que je ne pourrais jamais les tourner, j’en fais des nouvelles. »

Toi qui es connu pour créer avec peu de moyens, quelle somme te faudrait-il pour faire tes films?

Pour ces documentaires, l’argent n’est pas le problème. Avec quinze mille euros, je peux m’en sortir, et ça se trouve. Non, c’est la diffusion qu’il me faut! Pour les fictions, les budgets grimpent, évidemment.

Pourquoi pas une diffusion sur le web?

Justement, je suis en train de transformer le 52 minutes en web série. En fait, ce projet a été pensé pour France 3, mais au dernier moment, ça ne s’est pas fait, alors je le réadapte pour les petites chaines parlementaires. Je ne suis pas très optimiste par rapport aux supports de diffusion indépendant. J’ai essayé le financement participatif, ça n’a pas marché. Il faut des sujets qui buzzent! Les petits candidats, c’est un sujet passionnant, ça en dit long sur la démocratie et la politique d’aujourd’hui, mais il faut être honnête, ça va surtout intéresser les gens politisés. Il y a dix ans, j’ai fait un 52 minutes sur Cindy Lee, l’une des candidates les plus farfelues, fondatrice du Parti du Plaisir. Elle fréquentait la Cicciolina1, qui lui a donné envie de faire de la politique. C’est une fille très sympa, elle s’est présentée à une dizaine d’élections, et elle est allée au bout! Le documentaire est sorti en DVD et en VOD. La télé l’a refusé parce que ça n’était pas une star. Si je fais sur Mélenchon, ça passe, mais les petits candidats, personne n’en a rien à faire.

La politique est un sujet qui semble te passionner.
Énormément! Dans mes autres projets de web série, j’ai une comédie politique, La 7ème république, un thriller politique, Le Dir Cab, et Le Dir Com, un peu la même chose, mais en comique, sur une campagne électorale qui tourne mal. Pour l’instant, elles n’ont pas été acceptées. Nouvelles écritures de France Télévisions me dit que ça n’est pas novateur… On m’a dit aussi que la politique ennuyait tout le monde. J’ai tenté de faire financer un film sur l’ascension de l’extrême-droite populiste et ça m’a valu certaines inimitiés…

 

Mauvais genre

Tu es considéré comme un cinéaste de genre. Qu’est-ce que cela veut dire?

A la base, le genre, ce sont des films codifiés : science-fiction, western, et les sous-genres qui vont avec. Mais ce qu’on appelle le cinéma de genre en France, pour le grand public, c’est le fantastique. Ce qui est compliqué, c’est qu’avec le genre, on évoque souvent le cinéma américain, alors qu’on est en France: les termes n’ont pas le même sens d’un continent à l’autre. Par exemple, on me dit souvent que je fais des séries B. Mais en France, ça n’existe pas! C’est à Hollywood qu’il y a des séries B. Si c’est le budget qui est le critère, ça n’a plus aucun sens ; même si mon film coute cent mille euros, est ce qu’on pourra dire que c’est une série B? Dans ce cas, Eric Rohmer n’a fait que des séries B. Moi, à partir du moment où ils provoquent quelque chose chez moi, j’aime tous les genres de cinéma : je m’intéresse autant à un film codifié qu’à un autre qui l’est moins. Il faut être curieux. Mais en France, on est monomaniaque! On n’accepte pas le cinéma dans sa diversité. En vérité, et c’est ce qui est bizarre, je ne me considère pas comme un pur cinéaste de genre. Les gens m’ont mis dans cette case, parce que j’ai commencé en faisant des parodies comme Jurassic Trash avec le soutien de Mad Movies, qui est une revue consacrée au fantastique. Canal+ n’a jamais voulu lire autre chose venant de moi que des projets de film d’horreur. Je travaille sur des comédies, pourtant…je ne fais pas que du genre. Ils m’ont toujours dit « Écris de l’horreur, c’est ton truc ». Ils voulaient me mettre dans leur collection French Frayeur…pour mon malheur, on n’a même pas pu concrétiser ça, ils me trouvaient trop intello, et voulaient de la pure série B.

« Si c’est le budget le critère, dans ce cas, Eric Rohmer n’a fait que des séries B! »

ON DIT LES CINÉASTES FRANÇAIS DE GENRE MALAIMÉS PAR LA PROFESSION. CA SE RESSENT VRAIMENT?
Ah, on est complètement méprisés! Quand on a l’étiquette « film de genre » collée sur le front, on passe pour un adolescent attardé, même vis à vis des producteurs et des autres réals. Tiens, un jour, j’ai revu une copine avec qui j’avais fait mes études. On parle de nous, je lui explique que j’ai fait quelques petits films avec Mad Movies. Elle avait fait des films d’auteur, avec Ariane Ascaride et Guédiguian. Elle me dit : « Tu sais, on n’a pas grand chose à se dire, on ne fait pas le même métier. » Elle a dit ça comme ça! Je crois que dans sa tête, j’étais un peu comme un réalisateur porno.

C’EST UN MANQUE DE CULTURE DE LA PART DE VOS DÉTRACTEURS?
Ceux qui attribuent les aides du CNC sont des jurys de professionnels. Des gens qui considèrent que les films de genre ne parlent pas des vrais sujets, comme le chômage ou le racisme; il y encore dix ans, il n’y en avait pas un qui était ouvert au fantastique. Il commence à y en avoir…peut être que dans quelques années, le système se rajeunira, et des gens vont arriver avec une culture différente, et une plus grande ouverture sur le cinéma fantastique.

Julien Richard Thomson 2016POURTANT, LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EST EMPREINTE DE FANTASTIQUE: VERNE, MAUPASSANT, GEORGES SAND, BALZAC ET GAUTHIER SONT TOUS PASSES PAR LA.
Plus ou moins, à l’époque de Jules Verne…des auteurs fantastiques français à la mode aujourd’hui, il n’y en a pas tellement. Quelle est l’image de Bernard Werber? Un type qui vend bien, qui fait le buzz avec des sujets pas très finauds, alors qu’il s’intéresse à des thèmes forts. Bon, il faut aussi reconnaître que certains projets fantastiques français sont un peu idiots. Le genre est pénalisé par tous les fans d’horreur qui écrivent des slashers stupides avec des jeunes décapités dans les bois, sans imagination. Si c’est pour faire ça…il y a beaucoup de commerçants qui ont fait du cinéma de genre pour exciter les ados à coup de têtes tranchées. C’est la tradition du film de foire, les premiers films d’horreur ont été fait par des forains! Plus on est dans l’exploitation, plus on est dans le mercantile et ses ficelles. C’est un peu ce que l’on nous reproche, les grosses ficelles…cela dit, dans les films d’auteur aussi, il y a des ficelles. J’adore jouer sur le cliché, à la limite entre l’hommage et la parodie. Quand je faisais mes premiers films, j’étais dans la parodie totale. Après, marier la série B, avec sa part d’enfance – bad guys et repères souterrains – à des thématiques fortes, ça peut être une façon d’amener le spectateur sur des territoires vierges et surprenants.

JUSTEMENT, QUAND ON VOIT LES FILMS DE GENRE FRANÇAIS, ON A SOUVENT L’IMPRESSION D’ÊTRE DANS L’HOMMAGE. IMITER SANS INNOVER.
C’était peut être vrai il y a quelques années. En ce moment, il y a une tendance des courts métrages français à parler de termes politiques et sociétaux, comme ont fait les grands maîtres…je vois beaucoup de courts intelligents, par des jeunes cinéastes de 25/30 ans, un peu plus ouverts au genre et pas forcément dans la bêtise du slasher au fond des bois. Ces gens là galèrent, mais peut être que dans dix ans, ils vont venir aux manettes, et qu’on verra une flopée de films intéressants.

ON VOIT PAS MAL DE NANARS VOLONTAIRES CES CINQ DERNIÈRES ANNÉES. ON ENVOIE DU « SHARK » ET DU « ZOMBIE » A TOUT VA!
C’est un peu ce que je faisais, tous les films que j’ai tournés étaient des nanars volontaires! Ça m’a valu quelques inimitiés auprès des pros du ciné français, qui l’ont pris au premier degré, et ont cru que c’était le maximum dont j’étais capable. Certains amoureux du genre ont aussi pensé que je n’étais pas sincère. Mais c’est vrai, j’aime le second degré! J’adore les séries Z italiennes. Je n’ai jamais eu envie faire ce genre de choses au premier degré, alors je les ai faites au second. De plus, même Mattei avait une équipe avec lui, mais pour moi qui n’avais pas un sou, la parodie était la bonne solution. Si on veut faire un film de robot tueur sérieux, il faut quand même des moyens. Avec le pastiche, on peut mettre un costume en carton, trouver un gag, et ça fonctionne. J’avais vingt ans, ça me faisait marrer! Mais aujourd’hui que j’en ai plus de quarante, je n’ai plus du tout envie de faire ça. J’avoue que la série B d’exploitation, au premier degré, ça n’est pas intéressant. Aux yeux de quelqu’un qui vient pour voir de l’art, un sous Evil Dead n’a rien d’un bon film. Il faut arriver à faire la part des choses.

TU PENSES QUE LES RÉALISATEUR DE GENRE N’ONT PAS ASSEZ DE RECUL SUR LA CHOSE?
Ça dépend. Il faut se renouveler. Sans aller jusqu’au film à message, c’est tout de même bien qu’il y ait du fond. Mon Carpenter préféré, c’est Jack Burton dans les griffes du Mandarin, un vrai film d’exploitation sans message, presque une parodie! Du pur divertissement. Quand je vois que les producteurs et les institutions rejettent en bloc tout ce qui touche à l’imaginaire…c’est ce qui est mal vu, le cinéma de l’imaginaire. Par contre, et c’est ce qui est drôle, il y a des icônes intouchables! Même ceux qui détestent le fantastique n’osent pas s’élever contre David Lynch. Pourtant, il est souvent dans le fantastique.

L’ART DES PAUVRES

Julien Richard Thomson Korruption 2016TES FILMS NE SONT JAMAIS SORTIS EN SALLE.
Pas jusqu’à aujourd’hui. Parfois ils ont été projetés dans des soirées spéciales, et le public a adoré. Maintenant, il faut bien expliquer que mes films ne se font pas: ma demi douzaine de parodies tournées avec Mad movies, c’était entre 92 et 98. Ces films-là ont toujours été destinés à la VHS. Après ça, je me suis mis à écrire énormément, j’ai proposé des dizaines de films aux financeurs. Par ci par là, j’ai réalisé deux trois petits trucs, notamment Bloody Flowers, en 2008, un thriller avec Amanda Lear et Doria Tillier. Un acteur s’est blessé sur le plateau, j’ai du réécrire le script en une nuit, et la nouvelle version ne tient pas debout. Il y a 2 ans, j’ai lancé Korruption, dont le tournage s’est arrêté au bout d’une semaine2. Quant à mes anciens films, ils ne correspondent pas à ce que je veux faire, à part Jurassic Trash, Time demon, et quelques documentaires… Mes scénarios sont bons!

TU NE LES FAIS PAS LIRE?
Je les fais lire à nombre de décideurs. Au départ, ils les mettaient directement à la poubelle. Tu comprends, je n’étais pas « de la famille ». Aujourd’hui, comme j’ai acquis un peu plus de crédibilité, dans le sens où je suis plus vieux, et que j’ai quelques articles dans les journaux de cinéma, les producteurs me lisent, et j’ai de nombreux retours. Pour l’instant sans succès; les décideurs n’arrivent pas à catégoriser mes projets. Arte a même répondu que mes films étaient trop « arty ». Le comble.

« Arte a même répondu que mes films étaient trop « arty ». »

TU AS ESSAYE DE LES VENDRE A L’INTERNATIONAL?
J’ai essayé les Belges. Pas l’Amérique. C’est bête, mais j’ai moins de moyens qu’avant: je n’ai plus ma boite de presse, et 150 pages à traduire, c’est cher, tu ne peux pas le demander gratuitement à un copain. Si je tombe sur un bilingue qui veut traduire mes scripts en échange d’une commission sur la vente, je suis ouvert à ça. J’ai quatre ou cinq séries B qui iraient très bien pour des productions américaines.

COMMENT AS TU VÉCU DURANT TOUTES CES ANNÉES SANS PRODUCTEUR?
J’ai fait pas mal de choses. En travaillant dans la pub et dans le film institutionnel, essentiellement. J’ai bossé un moment pour un producteur, qui faisait des DVD sur le sport pour France loisir. J’ai aussi été reporter pour la télé et conseiller en communication, c’est une autre de mes casquettes.

OU AS TU TROUVE L’ARGENT POUR FAIRE TES FILMS?
A l’époque de mes premiers films, on avait créé une association avec des amis. C’était des films qui coutaient entre dix mille et quatre vingt mille francs, pas compliqué à trouver. Mad Movies sponsorisait et nous offrait des espaces publicitaires pour vendre nos VHS. On pouvait vendre mille cassettes d’un film! A cent francs la cassette, on avait de quoi monter le budget du film d’après. Plus tard, c’était mon agence qui les finançait, Jaguarandi Presse. Les shootings pour Paris Match servaient à financer les productions Jaguarundi, comme Bloody Flowers ou Eject. Que je regrette, d’ailleurs…c’était une année où mon agence déclinait, je ne voulais pas le faire moi même, et je l’ai filé à un réalisateur, un ancien de la revue Starfix. Quand j’ai vu le résultat, je me suis arraché les cheveux. Juste après le tournage, je fermais la boite, à cause des impayés. J’aurais mieux fait de garder l’argent pour moi, mais bon, c’est la vie.

LA PLUPART ATTENDENT LE FEU VERT DES GUICHETS DE FINANCEMENT POUR TOURNER. POURTANT, EST CE QUE LE MANQUE D’ARGENT NE PEUT PAS ÊTRE UN AVANTAGE? RÉALISER MOINS CHER, MIEUX RENTABILISER?
Moi, j’ai un dilemme depuis vingt ans: j’écoute beaucoup ce qu’on me dit, mais les gens ne sont jamais du même avis. Il y a ceux qui pensent qu’il faudrait que je fasse mon film avec trois acteurs, sans argent, et que je le montre en festival, et à côté, il y a les gens du métier, qui me disent de soumettre mes projets en bonne et due forme, et qu’un jour, j’aurai ma chance. Peut-être qu’ils ont raison. Mais je commence à en avoir marre assez d’attendre mon tour, ça fait quand même vingt ans. Après avoir fait des auto-productions pendant des années, je suis plutôt convaincu qu’il me faut rentrer dans le système. Faire un film avec un million, ça me va très bien, mais je n’aime pas faire un film avec mille euros. Il y a un monde entre les deux. Il y a plein de films que j’aurais pu faire avec 300 000 euros, mais c’est le minimum. Il faut payer l’équipe, la technique, les charges…ça chiffre vite.

ET LES TOBE HOOPER, SAM RAIMI, GEORGES MILLER…
Ne compare pas avec l’étranger. Quand tu fais un film en France, tu ne vis pas des recettes, mais de l’argent amassé pour le faire : les aides, les préventes. A part s’il cartonne en festival, un film fait en totale indépendance n’est pas acheté par les télévisions, parce qu’il ne rentre pas dans les cases. En plus, faire travailler une équipe pendant un mois gratuitement, c’est illégal! A la grande rigueur, si tu as un concept avec un acteur ou deux, c’est pas cher…mais si tu as un scénario avec plus de monde, tu dois les payer. Si tu veux respecter la loi, tu peux pas tourner sans argent.

« Faire un film avec un million, ça me va très bien, mais je n’aime pas faire un film avec mille euros. Il y a un monde entre les deux. »

DANS D’AUTRES DOMAINES, LES CRÉATEURS AVEC PEU DE MOYENS PRATIQUENT L’ENTRAIDE. EST CE QUE LE CINÉMA NE POURRAIT PAS S’EN INSPIRER? L’EFFORT DES UNS SUR TON FILM RENTABILISÉ PAR TON EFFORT SUR LE LEUR…
C’est pas bête ce que tu dis. Presque un truc à l’ancienne…il y a quand même un problème : faire un « échange de travail » n’est pas légal. Tu es obligé de payer les gens que tu emploies, au moins au SMIC. Et si tu crées hors la loi, tu es à la merci de n’importe quoi. Il faut faire très attention à ce que l’on fait…Ce sont des risques que je n’ai plus trop envie de prendre…mes premiers films, tout le monde était bénévole, moi compris bien sûr ! Ça n’était sûrement pas très légal d’ailleurs, on faisait ça par passion…

Julien Richard Thomson Bloody Flowers 2016

Bloody Flowers, 2008

TU NE PEUX PAS BOSSER EN BÉNÉVOLAT?
C’est ce que j’avais fait pour Korruption, toute l’équipe avait adhéré à une association. Mais tous les membres de l’équipe avaient un contrat qui stipulait qu’en cas de vente du film, ils avaient un pourcentage des recettes…ces questions, c’est un flou juridique. C’est du bricolage.

FAUT CONNAITRE LES COMBINES…
Si tu as de la chance, tout peut bien se passer. Mais si l’URSSAF débarque sur ton tournage fauché, tu passeras deux ans à banquer cinquante mille euros. Je pense que l’association reste la meilleure des solutions…mais malgré ça, tout ce qui est fait en indépendance est mal vu par les institutions. Et une TV ou un distributeur n’achètera pas un film produit par une association. Les lois ne sont pas adaptées aux nouvelles façons de produire le cinéma à l’heure du numérique. Le CNC devrait être réformé, s’ouvrir à la diversité de la création.

EST CE QU’IL Y A DE L’ENTRAIDE ENTRE LES CINÉASTES FRANÇAIS DE GENRE?
Aucune. Il y a des rivalités, c’est humain…et puis les types sont concurrents. Il faut séduire les mêmes guichets de financement, et l’argent qui va à l’un n’ira pas à l’autre. J’avais tenté de lancer un film à sketches, Paris Maléfique, dont chaque segment aurait été réalisé par un réal de genre français, mais je n’ai pas pu les convaincre, il y avait des jalousies.

LA DIFFUSION DES FILMS RESTE LE PROBLÈME MAJEUR DES PETITS CRÉATEURS. ET SI LA JUNGLE DU NET ÉTAIT LA SOLUTION?
A part si tu fais un carton, ça ne te rapporte rien! Même quand un film est bon, il part tout de suite en streaming illégal. Eject a été vu 150 000 fois ; si j’avais vendu 150 000 DVD, je t’aurais invité au resto. Sauf que les gens l’ont vu gratis. Non, le seul moyen de vivre du cinéma en France, c’est de rentrer dans le système. Si tu rentres dans ce schéma de l’institution, tu peux vivre sur le budget du film, et tu débloques l’aide automatique pour le suivant. Mais avec un slasher au fond des bois, oublie, c’est même pas la peine de mettre l’argent du timbre. Alors maintenant, j’écris des comédies. J’ai fait une autre erreur, c’est de ne jamais associer de noms connus à mes films. En France, les gens veulent être rassurés, quand tu n’as pas de casting, le script part à la poubelle. Mais si tu dis que tu as Marceau et Dujardin, tu vas être lu. Je crois un peu plus à mes nouveaux projets, parce que pour une fois je pars de gens connus. En ce moment, j’adapte une histoire d’Edouard Baer et Ariel Wizman. Peut être que là j’aurais des financements. Il n’y a pas de raisons que je n’aie jamais rien de ma vie…

« En France, les gens veulent être rassurés, quand tu n’as pas de casting, le script part à la poubelle. »

ON AURAIT BESOIN D’UN DÉCIDEUR COURAGEUX. DE GRANDS MARGINAUX, COMME MOCKY OU DEPARDIEU, POURRAIENT PEUT-ÊTRE TENIR CE RÔLE…
Canal + tentait des trucs, il y a quelques années. Mais Depardieu, comme Mocky, ce sont des mecs auto centrés, ils ne te donneront jamais un euro. Les films de Mocky sont tout de même rentables. Il ne fait pas de grosses ventes, mais il en a tellement fait! Pour financer ses films, il a ses combines. J’ai déjà tenté de le contacter, sans succès. C’est un égocentrique.

"Mon cinéma de A à Z", l'autobiographie de JRT

« Mon cinéma de A à Z », l’autobiographie de JRT. Une lecture drôle et divertissante aux anecdotes folles.

TES FILMS SONT CONNUS POUR LEUR INVENTIVITÉ DÉLIRANTE. TU PEUX ME PARLER DE TON PROCESSUS CRÉATIF?
D’abord, ça part d’une idée. Parfois plusieurs dans le même jour, que j’oublie le lendemain parce qu’elles étaient un peu merdiques. Mais quand c’est vraiment bien, je note tout, et ça rejoint les centaines de pages qui trainent sur mon bureau. Je garde celles qui sont dans l’air du temps. Puis je cherche à définir de bons personnages, c’est le plus important. Dans mes premiers films, celui qui fonctionne le mieux, c’est Jurassic Trash, mon préféré; il y a un personnage de savant fou, un clown, un mafioso…ils ont tous leur logique propre. Ils ne sont pas interchangeables: les meilleurs films sont ceux qui donnent l’impression que leurs personnages existent vraiment par eux mêmes. Lorsque l’idée s’épuise, je me mets au synthé; j’écris en jouant, ça met dans l’ambiance. Le plus dur pour moi, ce sont les intrigues: je peux avoir une demi heure de film qui me tombe dans la tête, et puis ça devient compliqué, je ne trouve pas le bon mécanisme; je peux y passer des heures, des semaines. Et des fois, c’est la magie : sur une page, je galère comme un chien, et sur les vingt suivantes, l’histoire s’écrit d’elle-même. J’écris au minimum avec un relecteur régulier ; souvent mon frère, qui est très cinéphile. Bien sûr j’écris plusieurs versions, mais pas des dizaines non plus. Si au bout de 2 ou 3 jets le script n’est pas convaincant, autant passer à autre chose. Tout ça pour dire que je bosse à l’instinct, je n’ai pas vraiment de méthode…ça dépend des scénarios. Je suis très contemplatif, très sensible aux paysages ou à l’architecture. Je peux rester cinq minutes à observer des façades, à m’imaginer la vie de ceux qui habitent là. Ça entretient le feu sacré de l’imaginaire. Je pense qu’il ne faut jamais avoir peur d’une idée qui arrive. Il faut se faire confiance! Je sais que parfois il y a des mauvaises idées, mais enfin, quand une idée vient, elle ne vient pas pour rien.

« Il faut jamais avoir peur d’une idée qui arrive. Quand une idée vient, elle ne vient pas pour rien. »

Le site de Julien Richard Thomson: www.rjthomson.com
Propos recueillis par Nicolas Cengarle

1La Cicciolina, légende du porno italien, membre du Partito Radicale italien depuis 1985, siéga au parlement de Rome tout en continuant sa carrière d’actrice.

2Korruption dut arrêter son tournage lorsqu’une campagne de diffamation le qualifia de film pornographique tourné dans l’illégalité. Deux affirmations fausses et régulièrement démenties.

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Nicolas Cengarle

Bof.