[Interview] Jean Claude Barny pour Le gang des antillais

Après les succès de Nèg Maron et Tropiques amers, Jean Claude Barny, originaire de la Guadeloupe, sort à l’automne  Le gang des Antillais, son second long métrage, avec Mathieu Kassovitz et Romane Borhinger.

Rencontre avec Jean Claude BARNY, réalisateur du Gang des antillais

Marton Régis & Jean Claude Banry

Après les succès de Nèg Maron et Tropiques amers, Jean Claude Barny, originaire de la Guadeloupe, sort à l’automne  Le gang des Antillais, son second long métrage, avec Mathieu Kassovitz et Romane Borhinger. Entretien.

Les antillais sont très peu présents dans le milieu de la réalisation. Comment as-tu débuté ?
À l’époque, on était un groupe d’amis, avec divers talents. Moi, j’ai toujours été passionné par l’image, que ce soit les westerns, les films de kung-fu, ou les vieilles comédies italiennes. L’un de mes amis m’a invité sur le plateau de son court métrage, et ce fut le coup de foudre.

Comment expliques-tu la rareté de la communauté antillaise dans le milieu ?
Le milieu audiovisuel est le reflet de la société. Si les antillais étaient plus présents dans les circuits sociaux et politiques, ils le seraient aussi dans les médias artistiques! Dans la musique, il y a une présence, depuis toujours. Dans les médias plus riches, il y a comme un clivage, on est moins présents. On nous dénie une certaine qualité artistique, une sensibilité. Notre visibilité, c’est celle du soleil, de la bonne humeur et du festif, mais le côté revendication, sensible et affectif, on nous le dénie. Quand on propose ce genre de sensibilité, ça passe moins. On nous a cantonnés dans le domaine humoristique, et on y est restés.

Toi, par contre, tu travailles sur du drame et du social. Pourquoi ce virage ?
Mon univers a été très influencé par ma mère, syndiquée, et défenseur de la cause féministe. J’ai toujours baigné dans le milieu de la lutte et du syndicat. Mon éducation s’est faite à travers l’engagement de mes parents. Quand j’ai bâti mon univers, ça s’est imposé de facto. Cela dit, je ne suis pas forcément toujours dans le style documentaliste, j’essaie aussi de plaire au plus grand nombre. J’aime faire plaisir au public.

Tu étudies souvent la relation entre les Antilles et la métropole. Tropiques Amers abordait le passif, Nèg Maron le regard de la jeunesse sur la métropole…et Le gang des antillais ?
C’est une thématique qui m’est chère, tu as raison. Pour construire une interaction, il faut savoir d’où l’on vient. Nous, on est convaincu de ce qu’on est, mais celui qui est en face, il a du mal à savoir qui est l’antillais, hors de la caricature. J’ai envie qu’on puisse mieux nous connaître, connaître notre parcours, ce qu’on a à proposer. Je crois que si je n’avais pas fait du cinéma, j’aurais fait de la politique. Pour défendre une communauté, mais aussi une diversité : l’antillais vient aussi du Liban, de l’Italie…notre culture est cosmopolite. Ce brassage représente la multiplicité culturelle, ce que dénient des gens comme Sarkozy ou Morano. Ceux-là me donnent la force de continuer la lutte.

Comment s’est passé le tournage en Guadeloupe ?
Très bien. J’adore tourner là-bas! Ce qui est intéressant, c’est qu’aujourd’hui on a des structures importantes pour que le cinéma puisse éclore. Les organes de production français ne reconnaissent que notre capacité à produire de la comédie, alors c’était intéressant de tourner à domicile pour pouvoir montrer notre diversité artistique. Aujourd’hui, en Guadeloupe, le niveau atteint un plafond de verre, qu’il faudra exploser : on propose des films qui ont un niveau national. Il y a encore un gros travail à faire au niveau des comédiens, un travail d’échange avec les États-Unis et l’Europe, qu’ils voient ce qui se passe ailleurs, pour que Les Antilles puissent avoir un gros niveau artistique et technique. Chez nous, les gens sont hyper brillants, mais ils manquent d’expériences. Cela ne peut se soigner qu’au travers des allers-retours. Il faut admettre que nos comédiens aillent travailler ailleurs, pour rapporter chez nous ce qu’ils ont appris là-bas.

Ton regard sur les antillais est assez semblable à celui du vieux cinéma antillais?
Je ne m’en revendique absolument pas. C’est comme si un cinéaste français se revendiquait de Raimu, de Bourvil. Le temps a passé, moi je suis plutôt passé par Ferrara, Scorsese, Spike Lee. Il faut se détacher de l’autre. Notre cinéma est diversifié.

Avec Métisse, tu étais un acteur dirigé par Kassovitz. Il a été ton producteur pour Nèg Maron et maintenant, dans Le gang des antillais, il joue pour toi. C’est quoi la prochaine étape, tu le produis ?
Je voudrais bien, il a beaucoup de talent. C’est un frère, il fait partie de ma famille. C’est une amitié qui a plus de trente ans. Il est très sensible à la discrimination, l’injustice, très proche de la culture Antillaise, et j’ai ces thématiques dans mes films… Je ne sais pas comment ça finira… J’espère bien.

Guillaume De Castro et Jean Claude Barny

Parlons du Gang des antillais. Quelles sont les influences du projet ?
Il fait un grand écart entre les films de gangsters et les films sociaux, engagés. L’élite de Brooklyn, par exemple, d’Antoine Fuqua, un thriller, très bien foutu, avec beaucoup d’icônes de l’univers afro-américain. J’en ai gardé une image assez moderne, à la Drive. Puis il y a Mean Streets, de Scorsese, bien sûr.

Le budget est très réduit, pour un film d’époque. Quelle a été ta démarche de réalisateur ?
C’est vrai qu’on a eu moins d’argent, et moins de temps. Mais ça n’a pas desservi l’aspect artistique. On a du faire des choix, bien sûr : cinq semaines de tournage au lieu de sept. On a essayé de reconstruire les années 70, j’ai fait appel à l’équipe qui me suit depuis dix ans, pour garder une cohérence artistique. On a eu moins de confort, c’est certain, mais ça n’a pas influé sur l’aspect artistique. J’ai été surpris que les télés n’aient pas suivi le film ; on parle toujours de diversité, de visibilité, mais lorsqu’on leur propose un film qui parle de ces thèmes, il n’y a plus personne. Est-ce que je suis trop mauvais pour qu’on me fasse confiance, ou est-ce que le sujet est trop audacieux, on aura la réponse dans quelques mois. On a eu l’aide de nos régions, essentiellement.

Quelles sont les libertés prises par rapport au roman, et le poids de l’auteur, Loïc Léry, sur le tournage ?
Il était consultant sur le film. Il a fait attention que son discours engagé soit audible. C’est quelqu’un de brillant, qui a su se détacher de l’œuvre pour qu’on puisse s’oriente vers la fiction, et me laisser la liberté de créer des personnages.

Le gang un vieux projet, souvent retardé.
Oui, ça s’est étalé sur quatre ans de développement. Les gens ne sont plus libres, perdent la motivation, je suis comédien, moi aussi. Tout ça repousse les dates. Et puis, les réécritures m’ont amené vers d’autres envies, d’autres personnages. Ceux que j’ai récupérés depuis sont parfaits pour le film.

La présence de Kassovitz au générique a-t-elle aidé au montage du projet ?
Non, le projet ne s’est pas monté sur les noms. Ça lui apportait une légitimité, ça prouvait qu’il avait quelque chose à dire. Il s’est monté sur l’écriture, sur la force du producteur, et sur le travail de sape que je fais depuis des années. Aujourd’hui, quand je vois le résultat, je suis très content. De savoir qu’on peut faire des films qui sortent un peu du clivage, avec des acteurs de renom, que les gens qui ont de l’expérience aident ceux qui en ont moins.

Propos recueilli par MARTON Régis et DE CASTRO Guillaume, le 15 Décembre 2015 avec l’accord de Les films d’ici.

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Créateur et rédacteur en chef du blog "Le Blu-rayphile" Cinéphile depuis ma tendre enfance, je suis connu sous l’alias du Blu-Rayphile, du fait de mon amour pour le B-RD qui retranscrit à merveille le média qui à forger ma personne.

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