[Etat des lieux] L’Intelligence artificielle au cinéma en 2015

En 2015, nous avons assisté à un renouveau des films centré sur l'intelligence artificielle, mais que nous ont-ils appris? Faisons un état des lieux du sujet.

En 2015, nous avons assisté à un renouveau des films centré sur l’intelligence artificielle, mais que nous ont-ils appris? Faisons un état des lieux du sujet.

« Un ordinateur calcule rapidement mais ne fait que cela. La conscience humaine est une combinaison âme/corps. Imaginer, aimer, haïr, nous appartient. Mais l’art peut inventer ce que la science ne créé pas»

Brian Aldiss

metropolis

L’intelligence artificielle au cinéma, au 20ième siècle

Thème centrale de la science-fiction et même sujet du tout premier chef d’œuvre cinématographique, Metropolis de Fritz Lang, en 1927, le traitement de l’Intelligence Artificielle a toujours, de par la place qu’il occupe dans des œuvres de fiction aussi diverses que populaires, été un élément intéressant pour comprendre le regard que l’Homme – qui, malgré son grand H se réduit en fait à l’auteur de l’œuvre, et à travers lui ses contemporains et compatriotes – porte sur l’inconnu, sur « l’Autre ».

Du fait de sa nature l’associant à un cinéma d’anticipation, l’I.A. et donc les robots dont ils sont issus, a pendant très longtemps été utilisé comme étant le symbole de la peur en l’avenir et des conséquences d’une mécanisation à outrance. C’était notamment le cas de Mondwest, Robocop (1987) ou encore I, Robot, qui, à défaut d’être aussi passionnant que les autres exemples a le mérite de se baser sur les écrits d’Isaac Asimov, le principal théoricien du sujet dans les années 1940.

Isaac_Asimov _(1920_1992)L’Intelligence Artificielle peut, au contraire, apparaître comme un objet sur lequel l’Homme, devenu Créateur, pouvait se targuer d’avoir un contrôle sans faille. Dans ce cas, plutôt qu’être pathétiques, les robots apparaissaient davantage comme des personnages sinon comiques, au moins attachants, comme Robby de Planête Interdite, qui a lui-même inspiré le C3-PO de Star Wars, ou bien, plus récemment, Gerty dans Moon. En fait, jusqu’à tout récemment, le robot avait, au cinéma, la même utilisation que l’extraterrestre, à savoir celui d’une chose hypothétique pouvant être aussi bien Blade_runnerhostile que dominée. La meilleur illustration de cette double approche est celle des réplicants dans Blade Runner.

L’intelligence artificielle au cinéma, au 21ième siècle

Aujourd’hui, impossible d’illustrer au cinéma l’Intelligence Artificielle sans prendre en compte le fait qu’une telle technologie est parfaitement réaliste et qu’elle sera présente dans notre quotidien dans un avenir très proche. L’heure n’est donc plus à l’hypothèse mais à la réflexion. Ce fut là le fruit de la réussite de Her, de Spike Jonze, qui posait la question de la place que pourrait avoir une I.A. au sein même d’une relation de couple. Mais, restant malgré cela une notion assez incertaine, l’Intelligence Artificielle continue de susciter une certaine peur que le cinéma d’exploitation continue à cultiver comme symbole de cet « Autre ».

Cinq films sortis en salles en ce début d’année 2015 ont abordé, à leur façon, la thématique du Robot et de sa place dans la société : Big Hero 6 – ou Les nouveaux héros, en français -, Chappie, Avengers : L’ère d’Ultron, Ex Machina et Terminator Genisys. Trois d’entre eux sont des productions américaines, qui (à part le cas particulier de Big Hero 6) font de nouveau apparaître le Robot comme une menace directe, n’ayant pas changé leur point de vue sur la question. Les deux autres en revanche (un britannique et un sud-africain) font apparaître le Robot comme un être perdu qui, certes commet des crimes, mais ne le fait que pour mieux comprendre les Hommes qu’il côtoie. En fait, en apparaissant soit comme un terroriste, soit comme une victime de difficultés d’intégration, le robot version 2015 est une nouvelle métaphore, à présent plus sociétale que technologique, de la façon dont les anglo-saxons perçoivent« l’Autre ».

Cette lecture politique est également au cœur de la série suédoise Real Humans où justement il est intéressant de voir comment, en s’interrogeant plutôt qu’en pointant le danger de la place des androïdes dans la société, la mentalité scandinave est bien plus prompte à la tolérance que la mentalité anglo-saxonne.

Autre fiction, produite quant à elle en Espagne, le film Automata, de Gabe Ibáñez, qui reprend à sa façon la sempiternelle thématique de l’émancipation de robot soumis à l’Humanité et sa version des fameuses lois de la robotique énoncées par Asimov. En cela, ce DTV peut sembler dépassé, voir has-been, dans son propos malgré la conception d’un univers cyberpunk visuellement réussi, mais que le manque de moyens a empêché d’explorer, et surtout son traitement relativement ingénieux de la problématique grâce à la place de démiurge accordée à la « première unité » et une réplique mémorable: « Nous considérez comme des machines, ça revient à vous considérez comme des singes« .

Dans le cas des cinq films susnommés, point d’interrogations sur la façon de concevoir les machines ou de les incorporer à notre quotidien, mais uniquement une question commune : En quoi sont-elles des menaces potentielles? Il est donc temps d’analyser, un par un et chronologiquement, comment ils essaient d’y répondre.

• LES NOUVEAUX HEROS (Big Hero 6, réalisé par Don Hall, sorti en salles le 11 février 2015) :

Big Hero

Le premier long-métrage a avoir traité d’Intelligence Artificielle cette année  au cinéma est issue d’un cas quelque peu particulier : un film d’animation signé Disney. Ce fut la première fois que la firme aux grandes oreilles allait piocher, dans l’univers des comics Marvel qu’elle a racheter six ans plus tôt, une histoire loin des contes féeriques qui firent leur succès d’antan et, en plus de prendre le risque de choisir des personnages inconnus du grand public, d’opter pour des graphismes qui se voudraient être ressemblants à ceux d’une animation japonaise. Si le point de vue politique développé plus haut est toujours plus difficile à appliquer à une intrigue aussi enfantine que ce qu’en ont fait les réalisateurs, le cas du robot Baymax reste intéressant à étudier dans le sens où il apparaît comme un être inoffensif qu’une armure robotique va transformer en une machine de guerre entièrement au service du gentil héros de l’histoire. Face à lui se dresse une autre technologie, dépourvue d’autonomie et dirigée par un méchant scientifique qui, lui, est assimilable à un terroriste. Cette opposition ultra-manichéenne ne va donc pas donc dans le sens où c’est la libération de l’entrave humaine par l’Intelligence Artificielle qui serait perçue comme une menace mais que c’est l’usage qu’en fait l’Humain qui en serait la source. Il est important de noter que le coté enfantin de Baymax n’a – contrairement aux robots des films suivants – pas vocation à évoluer vers une maturité qui lui garantirait une plus grande autonomie vis-à-vis de Hiro, ce qui souligne que les machines sont entièrement dépendantes de l’Humain qui les dirige. Plutôt que la peur de la libre circulation de robots indépendants et armés, c’est bien vers l’idée – moins moderne mais toujours ancrée dans la mentalité américaine – que la robotique peut être un rempart (militaire ou civil), à la condition sinéquanone d’être entre les mains d’ingénieurs bien intentionnés. De là à y lire un sous-texte de propagande pro-américaine, il n’y a qu’un pas.

CHAPPIE (réalisé par Neill Blomkamp, sorti en salles le 4 mars 2015)

Chappie

De retour en Afrique du Sud – non sans le soutien financier de Sony Pictures – après une réalisation Hollywoodienne (Elysium, 2013) qu’il a lui-même jugée ratée, Neil Blomkamp a pour la troisième fois réuni la même équipe technique et l’acteur principal de District 9 pour traiter d’un nouveau thème majeur de la science-fiction. L’approche que le réalisateur-scénariste a choisi sur le sujet de la robotique est celui de l’apprentissage que va avoir un esprit vide, destiné à être programmé à devenir un robot-policier aussi bourrin que dangereux, et le lien qui va se former entre cette machine prête à recevoir une éducation et son créateur, un scientifique de génie plein de bons sentiments. De ce lien filial et de cette importance que va prendre la pédagogie, c’est évidemment à un enfant qu’est associé Chappie, et à travers lui à la jeunesse en général, ici aux prises entre la violence des gangs et l’oppression d’un état policier. Grâce à une habile motion-capture, Sharlto Copley permet à ce robot d’être incroyablement attachant, tandis que le reste de la direction artistique rend cet univers futuriste purement dystopique. Même s’il parait évident que Blomkamp a perdu beaucoup de son indépendance artistique au profit du groupe Die Antwoord (qui a débordé de leur rôle d’acteurs pour imposer leur propre patte visuelle et musicale), le film réussit à parfaitement jouer sur l’opposition entre la naïveté du robot et la malveillance de ceux qui vont en faire un individu dangereux pour les autres comme pour lui-même. Grandir dans un environnement déjà gangrenée par le crime apparaît alors comme une fatalité poussant, même les êtres plus innocents, vers un comportement autodestructeur. C’est ce triste constat que dénonce Blomkamp à travers son traitement, plus subtil qu’il n’y parait, de l’Intelligence Artificielle.

• AVENGERS : L’ERE D’ULTRON (réalisé par Joss Whedon, sorti en salles le 22 avril 2015)

Avengers_l'ère_d'Ultron

Puisqu’il a signé le film qui, grâce au succès cumulé de chacun des super-héros qu’il regroupe, a vite atteint l’un des plus gros chiffres d’affaire de l’Histoire du cinéma, les têtes pensantes des studios Marvel n’ont sans doute pas hésité une seconde avant de redonner à Joss Whedon les manettes du second opus de leurs chers Avengers. Trois ans après avoir vu Hulk, Thor, Captain America et Iron Man s’unir pour parer une menace extraterrestre, ce second film nous fait les retrouver face à un nouvel ennemi commun en la personne d’Ultron. Ce robot construit par Tony Stark (au grand dâm des lecteurs des comics pour qui Ultron est le fruit d’Hank Pym… pas encore introduit dans l’univers cinématique) est bien plus qu’une « banale » Intelligence Artificielle puisque sa fabrication a impliqué l’usage des super pouvoirs de la « Pierre de l’Âme » (cf. dossier sur le Cinematic Marvel Universe, si vous ne voyez pas de quoi il s’agit). Un mélange entre haute technologie et objet mythologique qui sera amélioré quand, plus tard, sera fabriqué La Vision. C’est là la plus grande originalité du film car, pour la première fois chez Marvel, le scénario ne repose pas sur l’émergence d’un super-méchant qui aurait exactement les mêmes pouvoirs que le super-héros, mais de la création par les super-héros d’une arme qui aurait exactement les mêmes pouvoirs que le super-méchant. Mais, pour en revenir à Ultron, s’il est si méchant, on en ignore clairement les raisons puisque, contrairement aux grands modèles d’I.A. se rebellant contre l’Humanité – le meilleur exemple en est évidemment HAL9000 dans 2001, L’odyssée de l’espace -, Ultron fait, dès son apparition, preuve d’une haine inconsidérée envers les humains et annonce, sans que l’on sache pourquoi, que son seul désir est de provoquer leur extinction. Dans sa façon de détester tout particulièrement son père, Tony Stark donc, la psychologie de cet androïde dont on ignore tout des réelles motivations s’apparente à celle d’un gamin en pleine crise d’adolescence et sombrant dans la criminalité. En cela, Ultron pourrait se voir comme l’antithèse de Chappie… la subtilité en moins. Concernant sa Némésis qu’est La Vision, là encore, elle est trop peu développée à l’écran pour nous permettre de déterminer si elle est animée par une totale servitude envers ses concepteurs ou si elle fait, à leur encontre, preuve d’un certain détachement. Même si sa conception est similaire à celle d’Ultron, là où ce dernier apparaît comme un adolescent rebelle, La Vision serait plus proche d’un Dr. Manhattan ou d’une divinité numérique bienveillante. Comme toujours chez Marvel, il ne nous reste qu’à attendre de savoir si les prochains blockbusters répondront aux questions laissées en suspens… ou pas.

• EX MACHINA (réalisé par Alex Garland, sorti en salles le 3 juin 2015)

Ex_Machina

Jusque-là producteur et scénariste, en particulier pour Danny Boyle, Alex Garland réalise là son premier film. En s’appuyant sur les travaux du roboticien Murray Shanahan, son écriture se garantie un réalisme technologique qui rend le déroulement de l’intrigue d’autant plus troublant. Filmé presque entièrement en huis-clos, le scénario se contente de trois personnages, puisque toute la qualité des dialogues vient de la place que va prendre un témoin extérieur dans la relation entre le robot et son créateur. C’est donc encore une fois ce lien qui est l’élément central de l’intrigue, à la différence que la question du sexe y joue une place plus importante puisque, en créant une Intelligence Artificielle aux allures de jeune fille, la confusion relationnelle en devient plus prégnante. L’excellente interprétation d’Oscar Isaac dans la peau de ce savant excentrique (à la tête d’une société qui n’est autre qu’un ersatz de Google), la fragilité que Domhnall Gleeson donne à son personnage et la grâce dont fait preuve Alicia Vikander rendent leurs échanges captivants. En plus de ces dialogues savoureux et profonds sur les limites que doit se donner la créativité humaine (la dimension biblique apportée par les prénoms des personnages y est aussi pour beaucoup), l’esthétique est soignée et raffinée, donnant au long-métrage une beauté plastique qui s’accorde avec l’artificialité propre au sujet. Et quand finalement le robot décide de fuir le joug des deux hommes qui l’observent c’est davantage en tant que femme soumise qu’intelligence artificielle qu’elle fait le choix de son affranchissement. Comme l’avait déjà fait Eva (de Kike Maillo) quatre ans plus tôt, Ex Machina réussit à dépasser la question d’une Intelligence Artificielle, qui n’a à présent plus rien d’un objet d’anticipation, mais d’une Humanité Artificielle, ouvrant ainsi de nombreuses questions philosophiques.

• TERMINATOR GENISYS (réalisé par Alan Taylor, sorti en salles le 1er juillet 2015)

Terminator_Genysis

Suite des deux films de James Cameron sortis en 1984 et 1991, qui mêlaient les thématiques de l’Intelligence Artificielle et du Voyage dans le temps, le film d’Alan Taylor délaisse quelque peu la première pour utiliser à outrance la seconde. On pouvait en effet attendre, au vu du titre, à une justification de la révolte du logiciel omniprésent Skynet contre l’Humanité à la base de tous les enjeux de la saga, mais au lieu de ça Taylor renomme le logiciel pour en faire une sorte d’application pour I-phone, elle aussi omnisciente. Une technologie plus moderne, et donc plus réaliste et effrayante, mais dont les raisons du retournement contre ses créateurs sont complètement passées à la trappe, alors que certains films  – à commencer par la saga Matrix – ont depuis parfaitement réussit à expliquer pourquoi une Intelligence Artificielle futuriste peut en arriver à avoir besoin de prendre le dessus sur l’Humanité. Alors que le scénario s’amuse à utiliser l’argument « Voyage dans le temps » pour aboutir à une intrigue capillotractée dont le but est visiblement de rendre caduque celle des deux films de Cameron, il en réutilise tous les éléments relatifs aux robots, ceux-ci, gentils comme méchants, étant ressortis du placard au plus grand plaisir des nostalgiques du célèbre T-800 incarné par Schwarzenegger. La seule nouvelle technologie à apparaître est celle de nano-machines réussissant à s’accaparer les souvenirs des humains dont ils volent l’apparence, soit l’incarnation d’une phobie d’un plan de remplacement de l’Humanité programmé par une puissance dont on ne sait finalement rien d’autre qu’elle veut notre annihilation à long terme. Effrayant, non?

En conclusion, la façon dont la technologie robotique est à présent utilisée par le cinéma, alors qu’elle devient de plus en plus une réalité, n’est plus tant un questionnement sur les limites que doivent se donner ses inventeurs mais sur la façon dont ces machines pensantes et les humaines peuvent vivre ensemble. Une réflexion qui peut aboutir à une lecture sociétale des plus nauséabondes, ou au contraire à des interrogations nécessaires.

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Julien DUGOIS

Je l'avoue je ne suis pas un accroc de galette bleue, je préfère me passer de bonus au profit d'une diffusion sur grand écran.

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