[Dossier] A BOY AND HIS DOG – Un film américain

A BOY AND HIS DOG Titre original : Apocalypse 2024 écrit et réalisé par : LQ Jones, d’après la nouvelle d’Harlan Ellison avec Don Johnson, […]

A BOY AND HIS DOG

A boy and his dog

Apocalypse 2024

Titre original : Apocalypse 2024
écrit et réalisé par : LQ Jones, d’après la nouvelle d’Harlan Ellison
avec Don Johnson, Jason Robards, Tim McIntire, Susanne Benton, Alvy Moore, Helen Winston, Charles McGraw, Hal Baylor, Ron Feinberg, Don Carter, Michael Hershman, Michael Rupert
1h30
Science-fiction
Third L.Q.J. Inc.
USA 1975

Dans les années 70, ne l’oublions pas, on a fait de la SF.

On a fait Star Wars, c’est vrai. On a fait rêver. Mais aux côtés de l’énorme licence 80’s, monument bâtisseur de la société occidentale telle que nous la connaissons aujourd’hui, demeure l’empreinte laissée par un tout petit film, qui, s’il n’eut pas le même succès, posa sa griffe sur chacune des grandes œuvres futuristes qui jalonnent la culture geek. Inspirant les poussières de Fallout, l’anti fascisme de Bioshock. On parle, 4 ans avant Mad Max, de l’enfant né de l’accouplement entre les pensées violentes et dépressives du ciné ricain 70’s, du western de papa et d’un genre trop souvent confiné aux guimauves des fantaisies familiales. C’est l’histoire d’une fracture sociale, entre l’Amérique désenchantée mais libertaire post Vietnam, et la dégénérescence ultra consumériste qui lui fait suite. L’histoire de son Texas, de son anarchie, de leur amour vache. C’est l’histoire du bien mal traduit Apocalypse 2024, de son titre original A boy and his dog.
Et l’histoire, au fond, du seul film de SF des années 70.

GENÈSE : L’AMÉRIQUE DES PIONNIERS

LQ Jones

LQ Jones

Adapté d’une nouvelle éponyme signée Harlan Hellison – habitué du genre, à l’origine de plusieurs classiques, dont l’excellente Je n’ai pas de bouche et je dois crier -, publiée dans la revue New Worlds en 1969, le film est porté à l’écran six ans plus tard, par la main débutante d’un certain LQ Jones. L’homme est bien moins connu pour ses quelques réalisations que pour sa présence dans une bonne moitié des westerns cultes des années 60 ; spécialiste des seconds rôles, une demi-douzaine de Peckinpah scotchés dans la filmo, LQ est né au Texas, porte la moustache, s’est fait descendre par Carradine dans Œil pour œil, venger par Chuck Norris à la fin du même film, et se prénomme Justice. Ça ne s’invente pas.
Un homme de la terre, ayant consacré la moitié de son existence aux rôles de cowboys et d’anarchistes (pour les plus jeunes, regardez Le masque de Zorro : Jack-les-trois-doigts, c’est lui). Un gars des temps passés, en somme, défenseur du deuxième amendement et de la sacro-sainte liberté d’un américain à vivre et se défendre par ses propres moyens. On pourrait, dans sa pensée honnête et libertaire, le rapprocher des deux John, Carpenter et Milius, tous deux dépositaires d’un genre de cinéma qui, s’il n’a pas toujours attiré les foules, et repousse à vive voix le politiquement correct, garde pour lui la profonde honnêteté de son propos, enveCORBEN_1989_Vic_and_Blood_panelrs et contre tous.

A boy and his dog raconte l’errance de Vic (Don Johnson, l’un des Deux flics à Miami, tout jeune encore), de son ami Blood, chien télépathe, et de leur lutte quotidienne pour la survie dans un futur apocalyptique. Attiré par la prose désespérée d’Hellison, Jones s’occupe du scénario, y traçant un reflet des valeurs d’autrefois, si chères à son cœur. Le bonhomme n’aime pas le tout venant ; quitte à user d’un genre aussi populaire que la SF, autant y glisser une once de subversion. Aussi, optant pour un contexte dystopique maintes fois employé depuis, le film se démarque surtout par le ton réaliste imposé par son duo de tête. C’est là que ça devient drôle ; parce que Vic et Blood ne sont pas des anges, loin de là.

LA BRUTE ET LE SALOPARD

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Blood, doublé par Tim McIntire

Vic est un gamin de 18 ans, sans éducation, violent, vulgaire, asocial, dont la seule préoccupation se résume à chercher les filles sur qui défouler ses envies sexuelles, de gré ou de force. Blood, son ami et mentor, sorte de télépathe au poil poussiéreux et au verbe élégant, tente autant que faire se peut de lui inculquer quelques notions d’histoires, l’occasion pour le spectateur d’en apprendre un peu plus sur l’univers au sein duquel évoluent les deux compères. Sage du duo, le chien n’est pour autant pas dénué de défauts ; constamment affamé, de mauvais poil et de mauvaise foi, doté d’un sens de l’humour noirâtre et sarcastique, sa misanthropie n’a d’égal que son dégout assumé de la gente féminine, race qu’il s’époumone à traquer pour satisfaire les besoins de son confrère bipède.

Tim McIntire, Don Johnson

Tim McIntire, Don Johnson

A boy and his dog, c’est une histoire froide et désenchantée, axée sur l’un des duos d’anti héros parmi les plus mémorables de l’histoire du cinéma. Ravivant la haine viscérale des conteurs texans pour la sophistication de ce qu’allait devenir l’Amérique des années 80, le film nous présente deux protagonistes tout droit tirés de notre monde bien à nous, deux copains marginaux que l’on pourrait croiser au coin d’un bar, qui s’insultent, s’engueulent, se racontent des histoires cochonnes et se battent avec tous ceux qui voudraient les priver de leur liberté « de se rendre aveugle à force de branlette. » C’est l’image d’une amitié virile, connue de beaucoup, dans laquelle Jones fonde un idéal presque autobiographique. Un couple de western, genre auquel le film emprunte sans se priver, toujours avec cohérence, mariant ses thématiques aux codes indélébiles des fables pionnières. On parle de liberté, d’aventure, d’un désert empestant la loi du plus fort, et du mérite de ceux qui lui tiennent tête. Le mérite de la victoire par l’arme et par le poing.

UN PORTRAIT DE L’ONCLE SAM

Auto-produit avec les maigres moyens du bord, le récit se pare d’une esthétique simple et desséchée, le tournage n’ayant jamais quitté les déserts Californiens. C’est lent, calme, à hauteur d’homme, sans artifice ; appuyant, par un contraste assez fort entre ce qu’est par nature la science-fiction et ce que raconte l’œuvre de Jones, un sous texte plus aiguisé qu’il n’y parait.

Les leaders du monde propre -Jason Robards, à droite

Les leaders de la Terre Promise  – Jason Robards, le Cheyenne d’Il était une fois dans l’Ouest, à droite

Là où la SF dépeint habituellement un univers imaginaire et fantaisiste, la réalité saisissante des dialogues et du cadre simple associés aux deux héros contraste avec le monde qui les entoure, les opposant aux personnages artificieux et maquillés dont ils croisent la route. Le genre fondamentalement surréaliste se teinte ici d’une touche de réflexivité, se faisant dénonciateur d’une fausseté dont il a depuis toujours fait son matériau principal. Vic et Blood laissent sur leur chemin, entre autres, un dictateur bariolé, des armées de zonards animalisées, et la soi-disant « terre promise », monde souterrain reconstruit, gonflé d’une société engluée dans son confort et ses institutions, dominée par un triumvirat de clowns dictateurs, où le moindre propos gênant est sanctionné par un aller direct pour les camps de travail, métaphore peu reluisante du rêve américain tel qu’on le conçoit en ces temps-là. En ce bas monde, on ne traîne pas en surface, pas un pied dans la poussière sans la protection d’une charlotte. Une Amérique aussi violente et grossière que la première, la poussiéreuse, qui avait au moins le mérite de ne pas cacher ses tares.

Tim McIntire, Don Johnson

Dans dix ans, seul le porno aura survécu. Pas plus mal.

C’est l’histoire d’amour, parfois colérique, souvent malsaine, de deux amis que rien ne sépare, eux qui préfèrent la poussière aux maquillages, perdus dans un désert de brutes affamées. Autour, les autres se prennent dans les mailles d’un univers hallucinatoire, convaincus de leur royauté, de leur sex appeal, de leur justice, certains que leurs fards trompent et tiennent. Miroir de notre monde travesti, de sa folie, et de la seule vérité qu’on y trouve encore : la fidèle amitié d’un garçon et de son chien, qui, s’ils sont loin d’être parfaits, gardent pour eux d’être libres et francs, fuyant les chaines d’une terre où rien n’est ce qu’il veut paraître, échangeant à l’abri des regards par le biais du « lien », cette pensée du cœur qui jamais ne ment. Un film de cowboy, en somme, qui ne se refuse rien, jusqu’à sa misogynie à peine dissimulée, ultime étendard de ce conflit entre vérité et parjure, achevé par l’un des raccords les plus épouvantablement jouissifs et politiquement incorrect de l’histoire du cinéma.

 VOYAGE POUR HONNÊTES HOMMES

A boy and his dog, c’est de la SF, et pourtant ça n’est pas une fresque, ça n’est pas un conte, ça n’est pas – DU TOUT – pour la famille, ni pour qui que ce soit d’autre. C’est sale, affuté, libre comme l’air, agressif, vulgaire, viril, malsain, violent, émouvant parfois, fauché, de mauvais poil, souvent vieilli, et magnifiquement honnête. L’honnêteté ! Mot d’ordre de l’artiste véritable et carburant principal d’une œuvre bien pensée. Lorsqu’on les puise au fond du cœur, les formes et les rythmes s’imprègnent d’une odeur de vrai, immédiatement décelable à l’écran. Le prédateur naturel d’une culture geek – culture, dans son sens étymologique – nourrie au blockbuster 80’s et à l’hypocrite morale d’un humanisme vénal. La fracture existe, qui fut surtout présente dans les années 70, mais n’a pas attendu la décennie pour s’imposer : Il était une fois dans l’Ouest en 68, Mon nom est personne en 73, c’était déjà ça. A boy and his dog, ça l’est encore, et bien d’autres suivront.

A l’instant d’écrire ces lignes, il ne s’agit pas de défendre l’une ou l’autre des deux philosophies, anarchiste ou sécuritaire ; au sujet du préférable, à chacun son avis. Il s’agirait plutôt de préserver l’équité des adversaires quand le premier vit de sales heures, menacé par le virus d’une sophistication galopante, qui n’en a pas grand chose à faire de la tombe des hommes libres, ou du droit de ceux d’aujourd’hui à vivre hors du ventre du gros monstre social. A ceux qui crieront au fascisme, comme c’est souvent le cas lorsqu’on s’ose à frapper fort, on répondra: oui, le film est fasciste, un hymne à tous ces types qu’on dit « sauvages » parce qu’ils font le choix de vivre libre et loin des autres. Ça n’est pas l’idéal qu’on enseigne dans les écoles. Oui, le film est fasciste, comme toutes les idées du monde, et celle-ci l’est certainement moins que  la pensée unique des grosses machines hollywoodiennes.

Au vu des ambiances milliardaires qui encombrent nos salles obscures, en bazardant l’histoire du Bien à 200 millions les deux heures trente, il est parfois bon de rappeler que la science-fiction s’accommode à différentes sauces. A l’écran, la politique parle, et si elle n’invente rien, Dieu sait qu’elle endoctrine. Offrir un parti de l’opposition à l’hégémonie fascisante de la dynastie Disney n’est pas un acte gratuit ; c’est une thérapie sociale. A boy and his dog est un médoc de mauvais gout, mais qui a le mérite de ne pas s’oublier de sitôt. C’est un voyage il y a pas si longtemps, dans un pays pas si lointain, où chacun fait sa vie. Ça ment pas, ça dit ce que ça veut dire, ça se fout de ce que vous en pensez, et par ces temps de politiques nauséabondes, c’est sacrément bon.

Don Johnson, Tim McIntire

Don Johnson, Tim McIntire

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Nicolas Cengarle

Bof.