[Critique] Le BGG : Le Bon Gros Géant

Le BGG: Le Bon Gros Géant Titre original: The BFG Un film de: Steven Spielberg Avec: Mark Rylance, Ruby Barnhill, Rebecca Hall Le Bon Gros […]

Le BGG: Le Bon Gros Géant167530.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxx

Titre original: The BFG

Un film de: Steven Spielberg

Avec: Mark Rylance, Ruby Barnhill, Rebecca Hall

Le Bon Gros Géant est différent des autres habitants du Pays des Géants. Mesurant plus de 7 mètres, il possède de grandes oreilles et un odorat très fin. N’étant pas très malin, il est assez timide mais tout à fait adorable. Il est beaucoup moins effrayant que d’autres géants, comme le Buveur de sang et l’Avaleur de chair fraîche.

Il rencontre Sophie, une petite fille d’une dizaine d’années, d’abord terrifiée. Elle va pourtant vite se lier d’amitié avec lui lorsqu’il l’emmène au Pays des Rêves, là où il recueille les rêves et les envoie aux enfants. 

Le Bon Gros Géant marque à la fois la première incursion de Steven Spielberg dans l’univers de Roald Dahl en même temps que sa première collaboration avec le studio Disney. Cette réunion avait de quoi freiner les attentes, tant le studio a prit une direction résolument commerciale dont bon nombre de films portent la marque, divisés entre une démarche artistique des plus académiques et la consécration tous azimuts d’univers à l’optimisme obligatoire derrière lesquels un programme est à l’œuvre; celui de la reproduction du même, système propre à toute industrie. Malgré tout, la stature du cinéaste et ses réussites passées dans le genre du merveilleux laissaient imaginer une forte résistance de sa part à tous les systématismes et les conventions du studio. Hélas, il n’en est rien.

le-bon-gros-geant-steven-spielberg-948902Disney vs Spielberg

Le résultat divise, tant le film porte à la fois la marque du cinéaste et celle du studio, si bien qu’on ne sait plus très bien à qui l’attribuer. De Spielberg, il garde la foi sincère et bien pratique en une histoire faite de tous les ingrédients conventionnels d’un conte pour enfant ainsi qu’une qualité technique indéniable (la 3D tenue de bout en bout) mais qui constitue également un de ses principaux handicaps, nous y reviendrons. Malgré tout, le film semble rester caché derrière le filtre de Disney, qui le dévitalise au point de le rendre atone. Cela fait longtemps qu’un film de Spielberg n’avait pas paru aussi peu intéressant et se dérouler aussi loin de son spectateur, tout en reprenant les composantes habituelles de son cinéma et jouant en permanence la carte de « l’immersion ». L’habitude de Disney à lisser les récits de leurs films en même temps que la mise en scène est devenue un sérieux handicap, artistique seulement puisque c’est aussi la condition siné qua non de leur succès: s’assurer que chaque film soit suffisamment commun, d’une inspiration moyenne pour un résultat moyen afin qu’il puisse satisfaire le plus large public sans offenser personne. Cette crainte du véritable risque, voire du choc susceptible d’atteindre personnellement le spectateur afin de le faire sortir de ses habitudes et donc forcément le « sortir du film » paralyse tellement ces patrons de studios qu’ils se sentent le devoir de tout niveler à une échelle médiane pour s’assurer que tout le monde s’y retrouve. Le commun, le général, ces petites choses qui font que nous nous ressemblons tous plus ou moins est donc rebaptisé « universalité », tandis que le personnel, le particulier, celui qui établit un dialogue direct entre individus et lui donne le droit d’exister en tant que tel, est mis à l’écart. La technique et le budget mirobolant de ces films servent de paravent: comment imaginer que tant de gens qui investissent tant de moyens et touchent toutes ces foules ne soit en fait que le résultat d’une industrie ancienne à la logique bien connue qui s’adapte seulement aux effets de mode afin de correspondre aux attentes d’un public convaincu qu’il en a besoin.

Dans le cas de Spielberg, ce constat est plutôt gênant tant il semblait être parvenu à franchir ce pallier et réaliser avec rigueur et intelligence de grands films qui, de surcroît, rencontraient le succès. Le manque évident de caractère du BGG rappelle ses films les moins inspirés où chaque élément semblait pesé pour correspondre au désir de plus en plus tiède du spectateur lambda (Indiana Jones, Empire du soleil, Always…). Il est également possible que, contre toute attente, Spielberg ne soit pas l’homme de la situation, inapte à transposer à l’écran l’écrivain Roald Dahl. La réussite de Tim Burton avec Charlie et la chocolaterie tenait précisément au fait que le cinéaste n’avait pas cédé de terrain à l’univers de l’œuvre originale. Il y avait fondu le sien, injectant la noirceur de son cinéma et sa part critique. L’écart qui semblait séparer l’imaginaire de l’écrivain de celui du cinéaste s’est révélé être une force. C’est tout le contraire chez Spielberg, qui commet l’erreur, conventionnelle elle aussi, de « respecter l’auteur » et donc de disparaître derrière l’histoire qu’il raconte, somme toute assez banale, alors qu’il devrait la saisir et la sculpter pour la faire sienne et l’emmener ailleurs, loin des chemins balisés. Au lieu de cela, il se contente de réintroduire quelques motifs connus et facilement repérables de son cinéma et de rendre le « look Spielberg » aisément reconnaissable pour le spectateur avide de déceler la touche du cinéaste, mais seulement pour garantir un effet de signature. De fait, les scènes s’enchainent mollement et semblent conduites au pilotage automatique qui se fait de plus en plus sentir au fur et à mesure que le film avance. Il se termine sur un dernier acte complètement raté tant il est désinvesti sur le plan du scénario que sur celui de la mise en scène. Sa résolution provoque le malaise dans ce qu’elle montre avec une maladresse gênante.

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Nous avions mentionné plus haut qu’un des principaux défauts du film résidait dans son rendu technique. Nous entendons par là que ce résultat se retourne contre lui. Déjà dans Tintin, Spielberg avait expérimenté le « tout-numérique » et le résultat était proche de celui du BGG: reconnaître aisément les images de synthèses dans les plans larges, pour parvenir au sentiment de bien avoir affaire à de véritables visages dans les gros plans, avec ses effets de matière et de texture parfaitement reconstitués, dans la peau et les cheveux notamment. Dans le BGG, on peut ainsi distinguer sans peine les traits de l’acteur derrière ce qui semble être un maquillage numérique. Cette technique est à double tranchant lorsque le résultat est abouti, c’est le cas ici.

Lorsqu’il y a encore quelques années, nous nous demandions naïvement si un jour les images de synthèse reproduiraient la réalité avec suffisamment de fidélité et de vraisemblance, nous ne nous doutions pas que c’est finalement cette réalité, perçue comme une utopie, qui deviendrait tristement « semblable » aux images de synthèse. Et c’est pourtant ce qui advient dans le BGG. Si on sent bien que les possibilités techniques sont poussées au maximum, il reste sans doute encore un écart à combler. Par conséquent, pour homogénéiser le tout, ce sont les éléments réels du film qui subissent un traitement numérique, à travers les diverses étapes de la post-production. Résultat: des décors entièrement faux, bien que réels pour certains, et des acteurs qui semblent être eux aussi le résultat d’ordinateurs. C’est sans doute Rebecca Hall qui le paye le plus durement tant elle semble n’être qu’une poupée de cire. Son visage a l’air d’un masque aux traits figés et au teint blafard. Cette manipulation coûte cher au film: non seulement elle l’enlaidit considérablement et en plus, elle empêche toute véritable irruption du merveilleux. Car le genre réclame de faire une différence entre le monde réel, que chacun connait, et un autre, inconnu et inidentifiable. C’est bien ce qui faisait la beauté de Rencontres du troisième type ou de E.T. : chaque spectateur pouvait constater, et ce même inconsciemment, la coprésence dans la même scène, dans le même cadre, d’un véritable corps (l’acteur) et d’un corps artificiel, fabriqué (une quelconque créature), mais bien réel. Cette intuition est indispensable, c’est un pacte de croyance entre le spectateur et le film. Dès lors qu’il est rompu, que l’acteur n’est plus discernable d’un effet numérique, que cet effet devient l’unité de mesure de l’univers du film, alors le merveilleux n’a plus sa place. Ce n’est pas pour rien que les créatures de carton-pâte sont tant aimées, mêmes rudimentaires, et que les derniers « fabricants de monstres » de l’industrie hollywoodienne sont considérées comme des rock stars, ce que ne pourra sans doute jamais atteindre le chef d’une équipe d’effets spéciaux. C’est la dimension primitive qui compte. Faire advenir du vrai. Tout le reste n’est que pyrotechnie.

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Quentin Carraro

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