[Critique] ELLE

ELLE Un film de: Paul Verhoeven Avec: Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Anne Consigny, Charles Berling, Virginie Efira Allemagne – France, 2016 Michèle fait partie de […]

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Un film de: Paul Verhoeven

Avec: Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Anne Consigny, Charles Berling, Virginie Efira

Allemagne – France, 2016

Michèle fait partie de ces femmes que rien ne semble atteindre. À la tête d’une grande entreprise de jeux vidéo, elle gère ses affaires comme sa vie sentimentale : d’une main de fer. Sa vie bascule lorsqu’elle est agressée chez elle par un mystérieux inconnu. Inébranlable, Michèle se met à le traquer en retour. Un jeu étrange s’installe alors entre eux. Un jeu qui, à tout instant, peut dégénérer.

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ELLE se pose d’emblée comme l’incursion d’un cinéaste étranger dans le cinéma français, dans une langue qui n’est, par nature, pas la sienne, et une culture tout aussi nationale. Paul Verhoeven est déjà coutumier d’effractions cinématographiques, notamment aux États-Unis. On connaît la force de son cinéma réalisé en territoire à priori inconnu, le temps n’a fait que l’accroître. Robocop, Showgirls et Starship Troopers étaient de ces charges politiques, critiques et spectaculaires adressées à l’Amérique toute puissante et à son système de production au sein duquel il pénétrait tel un virus pour le ronger de l’intérieur. Cette fois-ci, c’est la France qui est visée et avec elle toute sa parure culturelle. La question de la contamination irrigue tout le film, tant elle se dédouble continuellement au fil des scènes: celle d’un cinéaste qui s’empare d’un cinéma bien spécifique, celui du drame bourgeois français, et celle de son héroïne qui porte en elle un gène, un mystère, transmis par son père, créature biologique qui s’empare de Michèle suite au viol dont elle est victime au début du film. Ces liens du sang par lesquels se transmet un mal inconnu sur trois générations; du père, criminel psychotique, à sa fille, capable d’étouffer un traumatisme avec un détachement effrayant, et son fils à elle, qui malgré son air idiot se révèle in extremis capable d’éclats de brutalité. A la source de ce mal, le hors-champ du film, le massacre de plusieurs personnes par le père de Michèle lorsqu’elle était encore enfant et dont on ne connaitra que les conséquences. Cet arrière plan du film agit comme l’inconscient de son héroïne, peut-être sa véritable scène primitive, celle qui déterminera la personne dont le film s’applique à nous dresser le portrait contradictoire et indécidable. Peu à peu, cette part secrète va déborder de toute part pour révéler en Michèle une folie jusqu’ici en sommeil en même temps qu’une indéniable force émancipatrice. Elle va faire de ce viol, qui aurait pu lui couper tout élan vital, la condition même de sa recherche de liberté. Ce « basic instinct » qui anime Michèle fait d’elle une figure monstrueuse; une femme prête à tout pour assumer sa part de pouvoir et décider elle-même de son rapport aux autres, en particulier aux hommes. En cela, elle rejoint les héroïnes marquantes de l’œuvre de Verhoeven: les insoumises de Basic Instinct, Showgirls et Black Book. L’arme de Michèle comme celle du film est son intraitable amoralité, parti pris brandi par le cinéaste qui finit par contaminer tous les personnages secondaires. Ce venin répandu se distille progressivement et gagne l’univers de la bourgeoisie française prise dans toute sa décadence. Farce critique, ELLE l’est assurément tant le metteur en scène se délecte du jeu de massacre qu’il orchestre avec un humour noir jubilatoire. Ainsi, dans la lignée d’un Marco Ferreri et d’un Luis Bunuel, Paul Verhoeven dresse un film libérateur où toutes les névroses et les pulsions les plus inavouables éclatent au grand jour, plongeant cet univers de luxe dans une trivialité grandiloquente.

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Bien sûr, comme pour ses films précédents, il s’agit pour Verhoeven d’infiltrer un genre pour le pervertir de l’intérieur. Si son cinéma est un cinéma du corps, le cinéma français est, pour une grande part, un cinéma de la diction. De fait, le jeu perpétuel avec l’éloquence française est particulièrement savoureux tant il laisse ressurgir son ambivalence constante. Cette étrangeté de ton entraîne un déplacement du regard qui empêche de définir totalement le film. A la fois farce et thriller, le film saute en permanence d’une ligne à l’autre. S’il commence étrangement, par un sentiment de décalage bizarre, il évolue vers une comédie grinçante pour finir par distiller une peur latente qui gagne toute la fin du film. Le recours à tous les archétypes de personnages en fait un jeu sur le faux, oscillant entre fantasme et réalité. Il prend corps dans l’univers du jeu vidéo où la virtualité des images de synthèse sur lesquelles travaille l’équipe de Michèle révèle finalement avec plus de « réalisme » le fond secret de cette dernière. Michèle elle-même balance entre les deux, comme prisonnière d’un monde qu’elle perçoit comme illusoire. A plusieurs reprises et face à des situations critiques, elle demande à son interlocuteur si c’est « pour de vrai », à la manière d’une enfant inquiète de connaître les limites du jeu dont elle a établi les règles. Cette perception biaisée face au monde qui se présente à elle est sans doute la dernière barrière avant son émancipation totale. Isabelle Huppert, dont le plaisir de jeu est entier, emmène avec elle un passé d’actrice coutumière de cet univers bourgeois et névrotique que ce soit par le cinéma de Chabrol ou d’Haneke. Cet héritage rencontre celui, hitchcockien, de Verhoeven qui, comme dans les plus grands films de Brian De Palma, adopte une esthétique du « papier glacé » abritant un foyer bouillonnant. Passée de proie à prédatrice, Michèle conquiert sa liberté dans une jouissance glacée, entourée d’hommes soumis à leurs fantasmes les plus banals, insensible à la trace qu’ils tentent de laisser sur elle.

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Quentin Carraro

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