[Critique] Au cœur de l’océan

Au cœur de l’Océan se voudrait, au-delà de l’aventure épique, un drame humain mais, malgré les excellents effets spéciaux dont il dispose, Ron Howard ne réussit pas à rendre les enjeux suffisamment impressionnants ni les personnages assez attachants pour que son film prenne aux tripes.

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Au cœur de l’océan

Titre original: In the Heart of the Sea

Un film de : Ron Howard

Avec : Chris Hemsworth, Benjamin Walker, Cillian Murphy, Ben Whishaw, Tom Holland, Brendan Gleeson, Charlotte Riley, Frank Dillane, Michelle Fairley, Donald Sumpter, Paul Anderson, Joseph Mawle, Jamie Sives, Jordi Mollà

Hiver 1820. Le baleinier Essex quitte la Nouvelle-Angleterre et met le cap sur le Pacifique. Il est alors attaqué par une baleine gigantesque qui provoque le naufrage de l’embarcation. À bord, le capitaine George Pollard, inexpérimenté, et son second plus aguerri, Owen Chase, tentent de maîtriser la situation. Mais face aux éléments déchaînés et à la faim, les hommes se laissent gagner par la panique et le désespoir…

 

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C’est pas l’homme qui prend la mer… c’est le film qui prend l’eau!

Si le roman de Melville fait partie des mythes fondateurs de l’Amérique et a déjà été à maintes reprises adapté à l’écran – la version de John Huston datant de 1956 restant certainement la plus mémorable – il était légitime, au vu des récentes avancées en termes d’effets spéciaux, d’en voir une énième adaptation. Que celle-ci nous vienne de Ron Howard, dont la qualité hétérogène de la filmographie n’efface pas une propension évidente pour un classicisme assumé, n’est pas non plus une surprise. C’est, en revanche, le processus de mise en abyme qui est mis en place par la narration qui est plus étonnant. Plutôt que s’en tenir à la retranscription du roman, en donnant à Chris Hemsworth le rôle mythique du capitaine Achab autrefois tenu par Gregory Peck, mais celui de l’homme qui l’aurait inspiré. Si le naufrage de l’Essex est un fait reconnu et connu pour avoir inspiré Melville, la réalité de l’histoire telle qu’elle racontée dans le film est des plus discutables, étant elle-même adaptée d’un autre roman écrit par Nathaniel Philbrick en 2000, soit 180 ans après les faits. Connu, depuis Appolo 13, pour son talent en tant que conteur d’aventures à la fois épiques et humaines, Ron Howard avait largement de quoi faire de la confrontation entre des marins et les éléments de la nature une base solide pour lui permettre à de nous offrir un divertissement spectaculaire.

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C’est justement sur la carte de l’aventure homérique, et profitant d’effets numériques réalistes, que débute cette partie de pêche grâce à une impressionnante tempête maritime. De son coté, la reconstitution ne se concentre que sur l’influence de riches armateurs ont sur le commerce d’huile de baleine qui semble être la base de l’économie de la côte est américaine. Mais ce détail ne sert uniquement qu’à créer la sous-intrigue autour de l’animosité entre le capitaine et son lieutenant. Les autres aspects sont beaucoup moins développés, qu’ils s’agissent d’une quelque cohérence historique (les matelots noirs qui, en 1820, semblent affranchis de leur condition d’esclave !) ou des personnages secondaires (celui interprété par Cillian Murphy, par exemple, dont on ne sait strictement rien). On en apprend un peu sur la pêche à la baleine, cette pratique aujourd’hui prohibée à juste cause, c’est là tout ce qu’apporte la première partie du film qui manque cruellement d’enjeux. Puis, arrive enfin la fameuse rencontre avec le cachalot géant… qui va se révéler profondément décevante. Plutôt que jouer la suggestion ou la tension, la scène se déroule rapidement, sans que la créature soit jamais aussi effrayante qu’elle ne devrait. C’est bel et bien avec une mise en scène typiquement de film catastrophe que cet affrontement démystifié se déroule. La dimension psychologique du combat, pourtant au centre du roman de Melville, est complètement balayée de ce point pivot du scénario. La suite, en revanche, perd de sa splendeur pour prendre l’allure d’un survival maritime dont les enjeux permettent un véritable discours sur le sens du sacrifice, mais dont déroulement sent le déjà-vu et dont les ellipses imposées par la narration réduisent toute tension.

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Au cœur de l’Océan se voudrait, au-delà de l’épopée aux dimensions bibliques, un drame humain mais Ron Howard ne réussit pas plus à insuffler de souffle épique que de force tragique au récit, faute à des personnages caricaturaux et à une dramaturgie bien trop prévisible. Le paradoxe du film vient incontestablement du fait que la cruauté et le mépris dont font preuve ces mariniers envers les cétacés qu’ils massacrent nous poussent à prendre parti pour le soi-disant « monstre » et à se désintéresser du sort des survivants. Evidemment Chris Hemsworth profite de son physique pour être convaincant dans son rôle de héros vaillant, mais son rôle est trop peu élaboré pour susciter de véritable empathie. On en a toutefois un peu plus pour celui du jeune matelot interprété par Tom Holland (le futur Spider-man) la narration adopte le point de vue. C’est uniquement la qualité des images léchées assurées par Anthony Dod Mantle qui donne une identité propre à ce film bien trop académique, même si le filtre jaunâtre qu’il utilise n’aide pas forcement à donner du charme à l’ambiance, rendant même assez repoussant le quotidien de ces pêcheurs et accentuant là-encore le manque d’identification à leur égard.

Trop peu surprenant et maladroit dans son écriture, Au cœur de l’Océan ne vaut en fait que pour son idée de mise en abyme qui, dans les dernières minutes, ouvre sur une réflexion autour de la création d’un mythe, mais est globalement trop calibré pour se démarquer d’autres films qui seraient, à l’image de celui-ci, de simples étalages de CGI.

Nos attentes pour une édition collector:

Certainement une version longue car il semble évident que la plupart des défauts du film sont le fruit de coupes imposés par les décideurs de la Warner.

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Julien DUGOIS

Je l'avoue je ne suis pas un accroc de galette bleue, je préfère me passer de bonus au profit d'une diffusion sur grand écran.

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